Home QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS

QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS

Envoyer Imprimer PDF

QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS


QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS QUAND LA PROVENCE MONTAIT A PARIS

Si elle a connu bien des angoisses, des conflits sociaux, des scandales et des menaces, la période de l’entre-deux guerres mondiales fut aussi marquée par l’insouciance, le désir de vivre, la volonté de sourire après les années d’hécatombe. L’arrivée dans la vie quotidienne de l’automobile, de la radio, du cinéma, du train, vont avoir une multitude de conséquences. L’une d’elle est la découverte du paradis sur terre pour les Parisiens : la Provence. Un ciel bleu, une mer proche, le chant des cigales, l’accent méridional, une cuisine colorée et parfumée, une jovialité certaine, vont les fasciner. Plus que toute autre région de France, la Provence, le Midi, vont devenir un objet d’enchantement. Au cinéma, dans la chanson, l’opérette, mais aussi la littérature, les artistes venus du Midi vont en tirer profit, d’autant que certains d’entre eux ont plus que du talent, du génie. Des dizaines d’entre eux vont « monter » à Paris, pour le plus grand bonheur du public.
La première grande vedette de cette pléiade d’artistes provençaux est Darcelys. Né Marcel Louis Domergue à Anduze (Gard) en 1900, chanteur et acteur, il débute à Marseille et enregistre en 1925 « Je n’ai plus mon cabanon », et monte à Paris l’année suivante. En 1926 il commence à chanter des chansons tirées des opérettes de Vincent Scotto, « Je suis du Midi », « Vengué dé piès », et poursuivra sa carrière avec les grands succès d’Alibert, « Les Pescadous », « Adieu, Venise provençale », « Miette », « Zou, un peu d’aïoli », ou « Cane, Cane, Canebière », « Une partie de pétanque ». L’homme à la casquette blanche joue également dans des films inspirés de la Provence, «   Le roi des galéjades », « Les gangsters du château d’If », « Les Bleus de la marine » avec Fernandel, « Angèle » en 1934, « Trois de la Marine ».

 

Darcelys décède à Peynier (Bouches du Rhône) en 1973

Darcelys décède à Peynier (Bouches du Rhône) en 1973.
En 1925 un autre chanteur et comédien méridional gagne Paris ; Antonin Berval, né Pasteur en 1891 à Avignon, débute à l’Alcazar de Marseille, puis, tout en enregistrant des chansons, joue au théâtre, où il tient le rôle titre dans « Marius » en 1931, et tourne dans les films d’inspiration méridionale, « Maurin des Maures », « Justin de Marseille », « L’illustre Maurin », « Gaspard de Besse », « Romarin ».  Il poursuivra sa carrière au cinéma après guerre, et disparait en 1966.  Berval chantera en duo à l’Alcazar avec Andrée Turcy. De son nom Alphonsine Turc, elle est née à Toulon en 1891, et débute au café-concert de Lyon en 1912. Félix Mayol, toulonnais comme elle,  la fait monter à Paris, et elle se produit dans son music-hall, le concert-Mayol. On la retrouve en 1919 à l’Alcazar ; cette brune aux yeux clairs et à la large bouche joue dans les années 1930 dans les films d’inspiration méridionale, tout en se produisant comme « chanteuse réaliste » en gommant son accent d’origine. Elle le reprend toutefois pour se parodier dans « J’ai l’accent » ou « parler pointu ». Elle retournera à Marseille après la guerre, et entamera une nouvelle carrière au cinéma dans les années 1950. Elle disparait en 1974.
L’Alcazar de Marseille jouera un rôle déterminant dans la carrière de la plupart de ces artistes, car il fallait savoir chanter et affronter un public difficile avant de se tourner vers le théâtre ou le cinéma. La salle, de faux style mauresque, avait ouvert en 1857, et fut d’abord consacrée à l’art lyrique. Accueillant des chanteurs populaires au début du XXème siècle, l’Alcazar vit débuter Félix Mayol, Fernandel, Maurice Chevalier, Raimu, Vilbert, Tino Rossi, et plus tard Yves Montand. L’évolution de la chanson et la multiplication des salles parisiennes entrainèrent sa fermeture définitive dans les années 1950.

L’entrée de l’Alcazar de Marseille

L’entrée de l’Alcazar de Marseille

C’est en 1929 qu’un véritable coup de tonnerre éclate dans le milieu du spectacle, qui va pour longtemps marquer les esprits, et donner leurs lettres de noblesse aux comédiens méridionaux. Marcel Pagnol fait jouer au « Théâtre parisien » une pièce au destin mythique, « Marius ». Pagnol, né à Aubagne à côté de Marseille en 1895 est un professeur d’anglais venu au théâtre qui écrit quelques pièces sans grand écho, jusqu’à « Topaze », satire de la corruption dans le milieu des affaires et de la politique. Puis il signe une pièce marseillaise, « Marius », qu’il a d’abord l’intention de produire dans la cité phocéenne. Mais le directeur de l’Alcazar, contacté, crie au sacrilège : la pièce est un chef d’œuvre, il faut la produire à, Paris. Et comme l’auteur se montre réticent, sa pièce étant trop « régionale », son interlocuteur lui fait remarque que le très bruxellois « Mariage de mademoiselle Beulemans » a bien fait le tour du monde en dépit de son côté couleur locale.

Marcel Pagnol

Marcel Pagnol

La pièce aura un succès fabuleux, et les films qui en sont tirés également. Au théâtre, le rôle de Marius est interprété par Pierre Fresnay, puis Antonin Berval, puis, Henri Alibert. César, son père, le sera par Raimu, puis Harry Baur, puis Henri Vilbert. Fanny sera Orane Demazis, sa mère aura pour visage celui d’Alida Rouffe, puis de Marguerite Chabert. Le rôle de Panisse est tenu par Charpin, puis Henri Arius, celui de M. Brun par Pierre Asso puis Robert Vattier. Paul Dulac, Maupi,  et Mihalesco, qui complètent la distribution, conserveront leurs  rôles sans remplacement. Tous ces interprètes ne sont pas d’ailleurs méridionaux pur sucre.
Orane Demazis est née Henriette Burgart en 1904, Pied-noir d’Oran (d’où son prénom) d’origine alsacienne. Sortie du Conservatoire de Paris en 1919, elle débute très jeune au théâtre et fait la connaissance de Pagnol en 1923. Alsacien d’origine également Pierre Fresnay, Laudenbach, né à Paris en 1897. Sorti du Conservatoire, de la Comédie française, il est comédien de théâtre lorsque Pagnol fait appel à lui. Raimu est scandalisé qu’un « Alsacien du Conservatoire » incarne un fils de bistrot marseillais, d’autant qu’ » en plus, il est protestant ». Mais Fresnay a passé un mois incognito dans un bar de Marseille à étudier les accents et les mimiques des autochtones. Lorsqu’à la répétition il dit ses premières répliques face à Raimu, celui-ci se tourne tout sourire vers Pagnol : « C’est gagné ! ».
Raimu, qui va littéralement « exploser » aux yeux du public, est né Jules Muraire à Toulon en 1883. Formé au café-concert à Marseille, il exerce des petits métiers, puis monte à Paris, joue au théâtre, mais n’a pas encore acquis la notoriété que lui vaudra le rôle de « César », alors qu’initialement Pagnol pensait à lui pour Panisse ; à quoi Raimu répliqua superbement  qu’il préférait le rôle de César, qui ne se déplaçait pas chez les autres, lesquels venaient à lui. Son rôle fut repris au théâtre par Harry Baur, né à Paris en 1880, de parents alsacien et lorrain, mais qui avait été élevé à Marseille, puis était parti pour Paris jouer sur les planches. L’autre vedette de la pièce est Fernand Charpin, authentique marseillais né en 1887, ancien élève du Conservatoire, qui joue au théâtre de l’Odéon à Paris, et rencontre Pagnol et Raimu en 1928 ; engagé pour le rôle de Panisse, où il excelle, sa carrière prend une nouvelle ampleur.

Raimu et Pierre Fresnay

Raimu et Pierre Fresnay

Henri Vilbert est également né à Marseille, en 1904, c’est le neveu d’un acteur d’opérettes célèbre, et la pièce sera également pour lui un tremplin. Henri Vilbert fera une longue carrière au cinéma, jouant les seconds rôles très remarqués. Henri Alibert, le gendre de Vincent Scotto, le père de l’opérette provençale, est né à Carpentras (Vaucluse) en 1889. Il débute à Marseille dans la chanson, monte à Paris en 1908, et sera la vedette des opérettes de son beau-père et l’interprète de nombreuses chansons à succès d’inspiration méridionales. Alida Rouffe, inoubliable Honorine est née à Bordeaux (1874-1949), c’est une artiste polyvalente, music-hall, revue, opéra, sortie de l’Alcazar de Marseille, et qui débutera dans la région. Marguerite Chabert, née Guégant à Marseille (1886-1957), était comédienne et chanteuse. Né à Marseille également, en 1897,  Henri Arius (Bernascon), acteur de cinéma. Enfin Pierre Asso, qui jouera Monsieur Brun, est né…à Nice (1904-1974), et son frère est un parolier célèbre, Raymond Asso; il aura des rôles au théâtre, au cinéma, à la télévision.  Enfin Marcel Maupi,de son véritable nom Barbarin, est également natif de Marseille (1881-1949) ; formé au music-hall de Toulon, partenaire et ami de Raimu, il jouera dans une centaine de films, dont « La femme du boulanger », « Le schtroumpf », « La fille du puisatier », et bien sûr la trilogie de Pagnol.
Le film « Marius » sortira en 1931, réalisé par Alexandre Korda, avec les mêmes acteurs, Raimu, Fresnay, Charpin, Orane Demazis, Alida Rouffe, Robert Vatier, Dullac. Sa suite « Fanny », sortira sur les écrans en 1932, en même temps que « Marin des Maures ». Mais 1932 marque aussi le début d’une incroyable vague d’opérettes marseillaises ou à tout le moins méridionales, avec « Au pays du soleil ». Située à Marseille, elle raconte l’histoire d’une rivalité amoureuse, et d’un innocent poursuivi pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Le compositeur est un géant du genre, le roi de l’opérette française, Vincent Scotto. Scotto est né à Marseille (1874-1952) de parents napolitains, et débute dans sa ville comme chanteur. Il monte à Paris en 1906 et va alors composer la musique d’une incroyable série de succès populaires, « La Petite Tonkinoise », « J’ai deux amours », « Marinella », « Le plus beau tango du monde », etc. Il est l’auteur de 4 000 chansons, de 60 opérettes, de 200 musiques de films. Ses opérettes sont le plus souvent composées sur des livrets de Sarvil, son compatriote et complice.
Pourtant, bien que Marseillais, Vincent Scotto mettra une trentaine d’années avant de s’inspirer de sa ville natale et de la Provence dans ses œuvres. Il a d’abord composé pour un public large, à qui  ses chansons ont révélé Joséphine Baker ou Tino Rossi, Corse comme chacun le sait, mais qui a débuté à l’Alcazar de Marseille lui aussi.

Vincent Scotto

Vincent Scotto

C’est son gendre Henri Alibert qui interprétera la plupart des rôles phares de ses opérettes, et loin d’être une simple affaire de « piston » familial, ce choix confirme l’immense talent de cet acteur et chanteur venu à Paris en 1908, qui sera même scénariste, parolier, compositeur après la seconde guerre mondiale. Les livrets des opérettes provençales de Scotto sont la plupart du temps l’œuvre de Sarvil. De son nom René Crescenzo, il est né à Toulon (1901-1975), et débute comme acteur de revue, chanteur, à Marseille en 1918. S’il joue dans des opérettes, c’est également un chansonnier ; il poursuivra toutes ces activités jusqu’à sa retraite en 1968.

Alibert

Alibert

« Au pays du soleil », créé à Paris au « Moulin de la chanson »,  est illustré d’airs  qui vont conquérir la France, « A petits pas », « Miette », « J’ai rêvé d’une fleur ». L’opérette comprend au générique les noms d’Alibert, de Sarvil en personne, d’Henri Vilbert, de Delmont. Ainsi que de Gorlett, alias Joseph Fabre, né à Pelissanne (Bouches du Rhône) en 1898, et de deux sœurs. C’est la plus jeune, Jenny Helia, née à Marseille (1906-1992) sous le nom d’Eugénie Antoni, qui tient la vedette féminine. L’ainée, Marty (Marthe Antoni), native elle aussi de la cité phocéenne, fera également une carrière de chanteuse et de comédienne.  
En cette année sort aussi sur les écrans « Maurin des Maures », d’André Hugon, tiré de l’œuvre de l’académicien Jean Aicard, né à Toulon (1848-1921). Dans le massif varois, Maurin, braconnier frondeur et coureur de jupons, dispute la même jeune fille à un gendarme. Des actrices de la distribution, Jeanne Boitel, Jeanne Monbart, et Nicole Vattier, la sœur de « M. Brun », aucune n’est méridionale. Mais le héros est incarné par Berval, et le Niçois Jean Aquistapace lui donne la réplique.
Et comme on ne change pas une équipe qui gagne, « Fanny », la suite tant attendue de « Marius » sort toujours en 1932, avec Raimu, Charpin, Orane Demazis, Fresnay, Robert Vattier, et compagnie. Seul changement le réalisateur, cette fois-ci Marc Allégret.
En 1933 « Au pays du soleil » est adapté au cinéma, mis en scène par Robert Peguy, Alibert et Sarvil assurant le scénario et les dialogues, Vincent Scotto la musique. Sans surprise, Alibert et Sarvil font partie de la distribution ; à leurs côtés on trouve Lisette Lanvin, en fait Elisabeth Caremil née à Grasse (1913-2004), actrice de cinéma, et un jeune marseillais dont la carrière se trouve ainsi lancée, Rellys. Henri Marius Bourelly (1905-1991) est un acteur et chanteur qui a débuté au music-hall, et qui prend par ce film son envol vers le succès.

Rellys

Rellys

Mais cette année, Vincent Scotto a encore composée une opérette, « Trois de la marine », donnée à Paris au « théâtre de l’ambigu ». On y retrouve Alibert, Rellys, Dullac, et une autre habituée, Gerlatta (Germaine Latappy, née à Bordeaux, 1899-1967), qui jouait déjà dans « au pays du soleil ». L’opérette comporte des chansons aussi adoptées par le public « Sur le plancher des vaches », « A Toulon ». C’est en effet dans le port varois que trois matelots en permission vont être entrainés dans une histoire d’espionnage, qui bien entendu finira bien.
Deux films méridionaux sortent la même année : « L’illustre Maurin », suite de « Maurin des Maures », et « Jofroi ».
« Jofroi » est tiré d’une œuvre de Jean Giono, l’écrivain de Manosque, et Marcel Pagnol en est le metteur en scène, pour la première fois de sa vie. C’est l’histoire d’un conflit entre deux paysans, à propos d’arbres à couper. La musique est signée Vincent Scotto, et si l’on trouve au générique Delmont, Odette Roger, une native de Marseille (1900-1985) qui a déjà joué dans « Fanny » et Annie Toison, une autre Marseillaise (1875-1967), habituée des plateaux de cinéma (« Fanny », « Rocambole »), Pagnol y fait débuter deux autres compatriotes. Henri Poupon est né à Marseille (1884-1953) ; monté à Paris vers 1920, il écrit d’abord des chansons et des sketches, et c’est son ami Raimu qui va le prendre sous son aile et le présenter à Pagnol. Lequel Pagnol a « recruté » un serrurier de Marseille, Charles Blavette (1902-1967), qui trouve son premier rôle, mais c’est le début d’une carrière bien remplie.
Quant à « L’illustre Maurin », c’est la suite de « Maurin des Maures », de Jean Aicard, tourné par André Hugon. On y retrouve la même distribution, Berval, Nicole Vattier, Delmont, Jean Aquistapace, et quelques nouveaux noms. Sinoël (Jean-Louis Blès) est né à Sainte Terre en Gironde (1868-1949) ; cet ancien chanteur de café-concert est devenu acteur de cinéma qui aura une très longue carrière. Doumel est un acteur comique et chansonnier né à Marseille (1889-1954), qui aura son heure de gloire en interprétant le rôle de l’imbécile dangereux ami de Marius dans « César ». Née à Marseille, Milly Mathis, Emilienne Tomasini (1901-1965) est une actrice joviale, qui sera l’inoubliable tante de Fanny.

Milly Mathis

Milly Mathis

1934 est  marqué par une opérette à succès de Vincent Scotto « Zou ! Le Midi bouge », qui sera adaptée au cinéma sous le titre « Arènes joyeuses » ; elle est jouée à l’Alcazar de…Paris. Le livret et les textes sont inévitablement d’Alibert et Sarvil. C’est l’histoire de deux gardians de Camargue amoureux de deux sœurs, dont les rivaux sont des toreros espagnols arrivés pour une corrida. On retrouve au générique Alibert, Gorlett, Fernand Rauzena, Régine Gall, Ginette Darey. Mais surtout, Alibert va lancer une chanson que toute la France va entonner, célébrant la ville de Martigues, « Adieu, Venise provençale » :


Adieu, Venise provençale
Adieu pays de mes amours
Adieu, cigalons et cigales
Dans les grands pins,
Chantez toujours.
Barques aux douces couleurs
Collines rousses de fleurs
Au loin je pars, je vous laisse mon cœur
Adieu, Venise provençale
Adieu pays de mes amours

Cher petite village au bord de la mer
Je te laisse en gage tout ce qui m’est cher
L’eternel été d’un ciel enchanté
Où j’ai cru vivre un jour tous mes rêves
Pays que j’aimais, je dois désormais
Loin de toi m’en aller à jamais
( refrain )

La fillette brune qui m’avait tout bas
Au clair de la lune fait de beaux serments
Dans sa jolie main, a brisé soudain
Mes espoirs et toute ma tendresse
C’est pourquoi je veux oublier ses yeux
Et quitte, cher pays, ton ciel bleu
(refrain)


Cinq films célébrant le Midi sortent cette année là. « Angèle », mise en scène de M. Pagnol, est tiré du roman de Giono « Un de Baumugnes ». C’est l’histoire d’une jeune fille séduite par un proxénète, qui retourne chez ses parents avec un enfant, et se voit confinée dans une cave. Au générique, Orane Demazis dans le rôle-titre, Fernandel, Henri Poupon, Annie Toinon (Augustine Roustain, née à Marseille, 1865-1967), Jean Servais, Andrex, Blavette, Rellys, Darcelys. Celui qui va devenir la grande vedette est bien entendu Fernandel. Né Fernand Contandin à Marseille (1903-1971), de parents comédiens amateurs, il vit d’abord de petits boulots, puis débute une carrière de comique-troupier, et monte à Paris en 1928. Il passe de Bobino au Concert Mayol, et débute par un petit rôle au cinéma dans « Le blanc et le noir » de Marc Allégret. Avec Angèle il tient son premier grand rôle, et le premier rôle avec accent. Sa carrière ne marquera plus le pas.

Pagnol

Andrex, son ami d’enfance, André Jaubert à l’état-civil, est donc né à Marseille (1907-1989). Il débute comme chanteur à l’Alcazar de Marseille, puis gagne Paris. Il est engagé au Concert-Mayol, puis joue au théâtre et dans des opérettes. En 1932, il passe successivement au Casino de Paris, à Bobino, au Théâtre de l’Empire. En 1933 il joue avec Fernandel son premier film « Le coq du régiment ». Comme son ami, « Angèle » est son premier film provençal.

Andrex

« Trois de la marine » est porté à l’écran, sur une mise en scène de Charles Barrois ; à côté d’Alibert on trouve Charpin, Rivers Cadet, Armand Bernard, l’Australienne Betty Stockfeld, et Germaine Roger, une Marseillaise (1910-1975) qui a déjà plusieurs films à son actif.
« Les bleus de la marine » est mis en scène par Maurice Cammage, et au générique figurent Fernandel, Andrex, Delmont, Darcelys, Colette Darfeuil, Renée Dennsy (Renée Desbaines, née à Marseille, 1904-1997), Ouvrard, Pierrette Marly. C’est l’histoire de deux marins pris dans Toulon pour des officiels lors d’une inauguration.
« Le roi de Camargue », réalisé par Jean de Baroncelli, d’après le roman de Jean Aicard, est interprété par Berval, Charles Vanel, Simone Bourday, Jeanne Fusier-Gir, Paul Azaïs ; il relate la tentative de séduction d’une gitane qui veut dévoyer par vengeance un jeune homme fiancé. Deux versions en muet avaient déjà été réalisées en 1920 et 1921.
« Justin de Marseille » réalisé par Maurice Tourneur, évoque le milieu marseillais ; on y retrouve Berval, Milly Mathis, le Corse le plus populaire d’alors, Tino Rossi, et Pierre Larquey, Aimos,  Alexandre Rignault, qui ne sont pas méridionaux.
En 1935, alors que Marseille vient de gagner la coupe de France (mais de nombreux clubs du Midi ont triomphé dans cette compétition : 1932 Cannes, 1934 Sète), une opérette célèbre encore Marseille, « Un de la Canebière ». Bien entendu la musique est de Vincent Scotto, les textes d’Alibert et Sarvil. Les chansons de l’œuvre vont littéralement déferler sur la France : « Le plus beau de tous les tangos », « Cane, Cane, Canebière », « Un petit cabanon », « Les pescadous ouh, ouh ». Ces refrains inoubliables seront repris pendant des décennies par plusieurs interprètes.

Un petit cabanon
Pas plus grand qu’un mouchoir de poche
Un petit cabanon
Au bord de la mer sous les roches
Pour vivre qu’il fait bon
Quand la blague à son toit accroche
Son pavillon joyeux
Qui claque dans notre ciel bleu.

On connait dans chaque hémisphère
Notre Cane, Cane, Canebière
Et partout elle est populaire
Notre Cane, Cane, Canebière
Elle part du Vieux port
Et sans effort
Coquin de sort, elle exagère
Elle fait le tour de la terre
Notre Cane, Cane, Cane, Canebière.

Canebière

On retrouve au générique Alibert (qui chante « Un petit cabanon » en duo avec Gaby Sims), Rellys, Gerlatta, Rose Carday ; trois pêcheurs tentent de faire fortune par tous les moyens et de réussir en même temps leur vie sentimentale.
Toujours en 1935, « Cigalon » est écrit et mis en scène par Marcel Pagnol ; le thème en est la rivalité entre deux restaurants, l’ancien et le nouveau, dans un petit village provençal. Au générique, Alida Rouffe, Henri Poupon, Charles Blavette, Annie Toinon, Arnaudy (Marius Guarino, acteur né à Marseille, 1881-1969). Pagnol réalise la même année « Merlusse », comédie dramatique dans laquelle un prof défiguré terrorise malgré lui les élèves, pour lesquels il joue pourtant le Père Noël. Henri Poupon, André Pollack, Rellys, Jean Castan, figurent au générique. Castan, ancien garçon de café engagé par Pagnol, est né à La Valentine (B d R, 1917-1990).
Des deux derniers films provençaux de l’année, « Gaspard de Besse », d’André Hugon, est le seul qui soit inspiré d’un fait réel : l’aventure d’un « brigand bienaimé » du XVIIIème siècle, qui détroussait les riches dans le Var pour distribuer au pauvre. Bien que n’ayant tué ni blessé personne, il fut supplicié à mort. On retrouve dans la distribution Raimu, Nicole Vattier, Robert Vattier, Milly Mathis, Berval, Maupi. Le film est tiré de l’œuvre de Jean Aicard, la musique est de Carlo Rim, le musicien, romancier et réalisateur d’origine nîmoise (1905-1989).  Porté à l’écran en 1935 également, « Arènes joyeuses » est cosmopolite dans un contexte provençal : metteur en scène tchèque (Karel Anton), actrice australienne (Betty Stockfeld, qui avait joué « Trois de la marine »). Sur une musique de Vincent Scotto, on retrouve Alibert, Rellys, Milly Mathis, Charpin, Lisette Lanvin, mais aussi Lucien Baroux et Alerme, qui ne sont pas méridionaux.
Une chanson marque aussi l’année, écrite par Sarvil, « Le Noël des petits santons » ; Alibert, Andrex, Tino Rossi en seront les interprètes, ainsi qu’un chanteur de charme à la mode, Jean Lumière, qui chante avec l’accent « pointu ». Pourtant Jean Lumière, Jean Anezin, est né à Marseille (1895-1979) et a débuté en Provence, entre Marseille et Nice. Dans les années 1950, la Lyonnaise Mick Micheyl s’inspirera de la chanson pour écrire « Petits santons de ma Provence ».
En 1936, Darcelys lance la chanson « J’ai perdu mon cabanon », que reprendra Andrex, évocation de la nostalgie des Méridionaux exilés à Paris. Le troisième et dernier volet de la trilogie de Pagnol, « César » sort la même  année. On y retrouve Raimu, Charpin, Fresnay, Orane Demazis, Robert Vattier, et parmi les nouvelles têtes André Fouché, un acteur parisien qui joue Césariot, et ne fera pas une carrière exceptionnelle, ainsi que  Doumel dans le rôle de Fernand, l’imbécile heureux ami de Marius. Vincent Scotto, Sarvil, et Alibert, ont monté une nouvelle opérette « les gangsters du château d’If », qui est d’abord présentée à Lyon, au théâtre des Célestins. C’est un imbroglio compliqué, avec journaliste, amours contrariées, rapt, rançon et fantômes, entre Martigues, Marseille, et Toulon. La distribution comprend Alibert et Sarvil, mais aussi Rellys, et des comédiens moins en vue comme Roger Pregor, Renée d’Yd, Gerlatta, André Berki, Régine Gall.
En 1937, l’Olympique de Marseille est champion de France, et coïncidence ou pas, deux films méridionaux sortent sur les écrans avec le sport comme thème. Mais on projette aussi « Romarin », d’André Hugon avec une musique de Vincent Scotto, dans lequel un pêcheur tente de remettre son ami dans le droit chemin. Jean Aquistapace, Berval, Yvette Lebon, Jeanne Boitel, Robert Le Vigan, Pierre Larquey, Delmont, en sont les principaux acteurs. « Regain », de Marcel Pagnol, est tiré (encore) d’une œuvre de Jean Giono ; en haute Provence, une malheureuse, traitée par un rémouleur ambulant comme une bête de somme, arrive dans un  village quasi désert, où l’un des derniers habitants doit se marier impérativement. Fernandel à contre-emploi, Orane Demazis, Gabriel Gabrio, Marguerite Moreno, mais aussi Milly Mathis, Henri Poupon, Delmont, Blavette, Marguerite Chabert, et Odette Roger (née à Marseille, 1900-1985) sont au générique. « Les rois du sport » est réalisé par Pierre Colombier (dont l’assistante était Françoise Giroud), avec Fernandel, Raimu, Jules Berry, Lisette Lanvin, Georges Flament, Julien Carette, Doumel, et Maupi. Si l’on trouve autant d’acteurs étrangers au Midi, c’est que le film relate les aventures de deux garçons de café marseillais, qui se rendent à Paris se mêler au milieu sportif, à la suite de leur investissement chez les parieurs.
« Au soleil de Marseille », réalisé par Jean-Pierre Ducis, nous plonge aussi dans le milieu sportif ; un employé de savonnerie, capitaine de l’équipe de football locale, néglige son travail pour le terrain. Mais la fille de son patron, amoureuse de lui, veille au grain. Charpin, Henri Garat, Mireille Ponsard, Henri Vilber, Gorlett, en sont les principaux acteurs.

Au soleil de Marseille

Le sport n’est en revanche pas le thème de « Titin des Martigues », de René Pujol, avec Alibert, Pierre Larquey, Pulette Dubost, Rellys, René Sarvil, Aimos. C’est l’histoire d’un forain provençal installé à Paris, qu’un rival en amour cherche à détruire. Le héros ne se laisse pas démonter et pousse la chansonnette à travers la capitale. La musique de cette comédie musicale est bien entendu signée Vincent Scotto. René Pujol va porter à l’écran « Un de la Canebière » et ses célèbres chansons, et le casting est sans surprise : Alibert, Rellys, René Sarvil, Germaine Roger. Mais le succès conforte la réussite de l’opérette.
Dernier film de l’année, un policier ; « Un soir à Marseille » traite de l’enquête d’un inspecteur après le meurtre de l’épouse d’un industriel. Réalisé par Maurice de Canonge, il réunit Antonin Berval, Charpin, Milly Mathis, Colette Darfeuil, Paul Demange, Laure Diana, Jeanne Fusier-Gir, et Pierre Larquey. Décidément invincible, l’OM gagne en 1938 la Coupe de France, mais ce nouveau succès n’a, semble-t-il, pas inspiré les metteurs en scène. Un chef d’œuvre  du cinéma sort cette année-là, « Le femme du boulanger ». Raimu y frise le génie, et aucun de ceux qui lui ont succédé dans ce rôle ne pourront prétendre le faire oublier. Tourné au Castelet, dans le Var, c’est l’histoire bien connue de l’épouse jeune et jolie d’un boulanger partie avec un berger de passage. Effondré, le mari fait alors une chose qui bouleverse tout le village, la grève. Aux côtés de Raimu, Ginette Leclerc, dont c’est le premier grand rôle, et l’habituelle brochette des acteurs réunis par Pagnol, encore réalisateur : Robert Vattier, Charpin, Alida Rouffe, Delmont, Blavette, Odette Roger, Paul Dullac, Maupi, Julien Maffre, Jean Castan. Et un petit nouveau, Charles Moulin (Montélimar, 1909-1992) dans le rôle du berger italien. La musique est de Vincent Scotto, le scénario signé Pagnol adapté de jean Giono (« Jean Le bleu »).

Raimu et Ginette Leclerc

Raimu et Ginette Leclerc

« Le Schpountz » reste également un film inoubliable, dont les reprises ne sont que des parodies : n’est pas Fernandel qui veut. C’est l’histoire d’un naïf à qui l’on fait croire qu’il va faire du cinéma à Paris, son rêve de toujours. C’est encore Pagnol qui le réalise, en entourant Fernandel d’Orane Demazis, Robert Vattier, Jean Castan, Odette Roger, Henri Poupon, Blavette, Alida Rouffe, Pierre Brasseur, et Léon Belieres. Le générique comporte une curiosité : la présence dans un petit rôle d’André Roussin (« Lorsque l’enfant parait », « La petite hutte »), auteur de théâtre né à Marseille. « Le moulin dans le soleil » est également une comédie ; réalisé par Marc Didier, le film réunit Orane Demazis, Marc Dantzer, Fernand Sardou, Jean Aquistapace, Jacqueline Pacaud, Henri Ebstein (réalisateur né en Pologne), Milly Mathis, Robert Vattier, Yvonne Rozille. Sardou, acteur et chanteur né à Avignon en 1910, trouve ici un de ses premiers rôles. Comme un autre Provençal, le Marseillais Henri Crémieux, il atteindra la notoriété après la guerre. Dans ce film, un maire d’âge mûr, propriétaire d’un moulin en Provence, tombe amoureux d’une parisienne de 20 ans qui, de son côté est amoureuse de son neveu.
Scotto, Alibert, et Sarvil n’ont pas chômé et signent une nouvelle opérette « Le roi des galéjades », dans laquelle on voit un cireur tombé amoureux d’une chanteuse se heurter au protecteur de la belle. L’action, cette-fois-ci se déplace vers l’Est de la Provence, puisque la chanson phare de l’œuvre est « Nice la belle ». Bien entendu, la distribution comprend les noms d’Alibert, Sarvil, Gerlatta, André Berki, Darcelys, Régine Gall, mais aussi de René Lafourcade et Rose Carday. Pour la première fois apparait comme coscénariste le nom de Raymond Vinci. Né à marseille (1904-1968), Raymond Ovanessian, collaborateur dans l’ombre de Vincent Scotto,  sera après la guerre le parolier attitré de Francis Lopez, et à l’origine des succès de Luis Mariano.
Quant à Darcelys, qui a tant interprété les chansons de Scotto, il chante en 1938 « Le Rhône est fils de Provence ».
En 1939 il lancera un autre succès « J’ai le cœur rempli de soleil ». Mais cette année funeste où tout va s’arrêter, on n’enregistre qu’un et dernier film méridional « Les gangsters du château d’If », tiré de l’opérette. Mis en scène par René Pujol, le film est interprété par Alibert, René Sarvil, Germaine Roger, Betty Stockfeld, Darcelys, et Pierre Larquey. Ce dernier, originaire de Gironde, pouvait facilement prendre un accent chantant qui le faisait passer au cinéma pour un Provençal.
Le film sortit le 5 Mai 1939. L’insouciance, la bonhommie, la joie de vivre des personnages, n’étaient plus de mise ; une longue période noire allait s’installer sur tout le pays.